Walk One : Traces d’une peinture impressioniste

ENGLISH SUMMARY: This article focuses on Jeannette Ginslov’s short film Walk Onea work of screendance that allows the viewer to experience the landscape and movement from the perspective of the dancer/filmmaker. Its rhythms are created through the movements of the camera and Ginslov’s breathing, establishing corporeal states and kinaesthetic sensations without visually depicting a body on screen. 

Walk One (Jeannette Ginslov – 2009) est une oeuvre expérimentale qui relève de l’exercice et de la recherche constante d’une esthétique de la sensation, à partir du recours à une caméra subjective. Le corps en action, devenant lui-même caméra, manifeste une relation différenciée dans son approche de la nature qui se présente à ses yeux. Il ne s’agit donc pas seulement de parcourir le paysage, de le contempler, mais de le sentir, de le traverser, différemment, en percevant les variations aussi bien de l’espace que de son propre corps.

–> lien vers le film

Le mouvement de la caméra devant ce paysage naturel s’apparente à celui d’un pinceau, comme si l’artiste était en train de peindre sa toile, avec l’image produite par le mouvement de la caméra. C’est de l’impressionnisme en mouvement, sans le compromis de devoir interpréter fidèlement la réalité, mais ayant pour objectif de décrire sa propre sensation, ses impressions et émotions. Le cheminement du regard proposé par l’auteur, Jeannette Ginslov, est le contraire, sans formes, sans contours, sans partitions – juste avec la caméra portée sur plusieurs parties du corps, nous proposant plusieurs points de vues. C’est le “Ciné-oeil” de Dziga Vertov, qui tente de montrer la réalité de façon différente et non simplement comme une représentation du réel. C’est la raison pour laquelle on y associe l’idée d’impressionnisme, engagée comme un regard qui ne se restreint pas à la copie fidèle, mais à la revélation de nouveaux mondes. Ce “Ciné-oeil” n’impose pas de composer une structure narrative, n’a pas de bande sonore spécifique et ne met pas en scène de personnage. Le personnage, c’est la caméra elle même, qui fait que le spectateur sent – justement avec elle – les vibrations présentes dans l’espace. Et pourtant, le corps est traversé par la sensation, – c´est une image qui pulse.

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Devant ces instantanés, apparait le contraste des couleurs, les différentes tonalités qui se présentent dans la mesure où la caméra bouge et dessine l’espace, en mélangeant les couleurs et en proposant des images sans contours bien définis. Au début, quand la caméra est en mouvement, elle se dirige vers le tronc des arbres, créant des images abstraites, – le tronc dissous ses contours et devient un objet non identifié, composé de différentes formes et lumières. Puis, avec cette transformation de l’espace, la caméra continue son cheminement. On entend sa respiration, forte, qui accélère et met en évidence la fatigue – l´oscillation, invitant le spectateur à sentir ce rythme, provocant l’épuisement du regard.

Après cette euphorie visuelle, renforcée par la respiration, la caméra vient se poser sur le paysage et parcourt délicatement la texture des troncs, les tonalités des couleurs et, comme par effet de projecteur, les images des troncs alternent entre les contours réels et le flou. Ces variations dûes à la distance de la caméra par rapport aux objets, établissent des plans de profondeur, réveillant en nous des interprétations, qui privilégient l’espace lointain, l’espace net et précis dont on distingue les contours et les reliefs.

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Tout en poursuivant dans cette voie, on établit un corps imaginaire qui repose sur l’observation détaillée du paysage, un corps attentif aux couleurs, aux couches successives, aux bruit des animaux, à la respiration et au silence gestuel.

Cependant, tout à coup, le mouvement de la caméra accélère à nouveau, recréant une nouvelle tension, un autre état corporel et suggestif pour le spectateur. En contre-plongée, la caméra pointe vers le sommet des arbres, vers le ciel, créant ainsi une nouvelle perspective, une nouvelle dimension spatiale et un corps qui entre en symbiose avec cet espace. Le mouvement circulaire de la caméra, traduit de façon répétée la fatigue, l’épuisement à la recherche d’un nouvel axe. C’est la sensation éphémère du chaos organisé par le mouvement continu de la caméra, sans rupture.

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Cela crée un rythme propre, un rythme qui se manifeste dans les encadrements, dans les mouvements de caméra et de respiration. Ce rythme établit des états corporels. Le monde désiré est capté et créé par ces sensations, à travers l’image. Selon Philippe Grandrieux (2000) :

Et le cinéma est à considérer à la mesure de cet horizon démesuré. C’est le desir projeté qui revient impressionner la pellicule. C’est ça filmer, rendre possible ce mouvement qui va de soi aux autres et des autres à soi. C’est ça la lumière, précisément ça, le mouvement du désir réfléchi par ce visage qui se tient face à moi, silencieux, et qui me regarde, accéléré par sa beauté stupéfiante, son inaltérable altérité. C’est ça le cinéma, filmer la présence, l’être-là des choses, filmer les arbres et les montagnes et le ciel et le cours puissant des fleuves. C’est ça être acteur, pouvoir soutenir la puissance du réel, son jaillissement, sa vibration hallucinée, pouvoir l´incarner (peu y parviennent), et l´espace d´une prise, le temps d’un plan, devenir ciel et montagne et fleuve et la masse houleuse de l’océan. Alors le cinéma est immense.

L’oeuvre se termine par l’apaisement du regard qui repose sur la variation de l’image entre le flou et la netteté. Cette variation crée un jeu de perceptions qui reprend l’idée de la peinture impressioniste, qui privilégie aussi les thèmes de la nature, principalement celui du paysage.

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Walk One est une image qui transmet les sensations, les regards, l’espace, les diverses formes d’observer et de percevoir. Un corps connecté en direct avec l’image. C´est la poésie d’une parole visuelle, sensorielle, et la vibration d’un corps inquiet qui partage le regard. Un corps sans contours, une relecture de l’espace et une image du désir et de la pulsion. Le rapport entre l’image et le corps. L’oeuvre nous laisse la sensation du mouvement et du geste, même en l’absence d’un corps sur scène devant la caméra.

Ce qui existe est un corps construit par le paysage, par le mouvement de la caméra, par la respiration et par la sensation. Ce sont des éléments qui se communiquent, se fondent et composent un seul corps imaginaire. C’est la danse cachée et révelée par le spectateur.

 Carolina NATAL

Référence bibliographique: GRANDRIEUX, Philippe. “Sur l’horizon insensé du cinéma.” Vivement le désordre.  In : Hors-série Cahiers, France, nov. 2000.

Carolina Natal est danseuse, chercheur, et a realisé son Doctorat à l´Université de Campinas (UNICAMP) en Multimédias au Brésil, avec un stage d’une année à Paris 8 – Vincennes-Saint Denis, France. Elle s’intéresse à la place du corps sur la scène au travers de l’image, de la danse et du cinema. Elle a produit des vidéos de danse qui ont étés projetées lors de plusieurs festivals de film dans la catégorie expérimentale. Elle a publié un article dans le livre « Ensaios Contemporâneos de Videodança » – Dança em Foco – Brasil. Elle a été professeur assistant à l´Université Federal do Rio de Janeiro (UFRJ). Elle est actuellement chorégraphe de Danse Contemporaine à Cia Jovem de Dança de São José dos Campos – (São Paulo- Brésil) et professeur à l´Université do Vale do Paraíba (UNIVAP).

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