Trou (les beaux jours) : une performance solo sur Skype

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PHOTO : DOMINIQUE BOUCHARD

Trou (les beaux jours) 

Chorégraphie : Manuel Roque

Interprétation : Emilie Morin

En 2013, j’ai demandé au chorégraphe Manuel Roque de me créer un solo sur mesure. Cette création d’une dizaine de minutes a été présentée pour la première fois dans le cadre du 5e anniversaire de la compagnie de danse montréalaise Mandoline Hybride. Les festivités se déroulaient dans l’appartement de la directrice artistique de la compagnie et mêlaient bouffe, vin, projections vidéo et performance live. Le spectacle comprenait de nombreux numéros, tous de courte durée, et Trou (les beaux jours) avait lieu dans le salon. J’étais assise sur le divan, les spectateurs, une dizaine, se retrouvaient tout autour, et regardaient mon solo selon un angle légèrement différent, puisqu’aucun ne se trouvait complètement face à moi. D’abord assise très droite, presque rigide, le regard fixé sur un point précis qu’il ne quittait jamais, ma bouche bougeait lentement et mes yeux s’ouvraient et se fermaient presque complètement. Peu à peu, des sons gutturaux et inintelligibles s’ajoutaient à cette étrange chorégraphie faciale, quasi imperceptibles, puis de plus en plus audibles. Je me levais, et les sons se transformaient lentement en une chanson fredonnée. Je tournais sur moi-même, le visage toujours en grimaces, la chanson s’effaçant doucement. Mon regard revenait à son point fixe et je me rassoyais au même endroit, les grimaces du visage s’estompant graduellement jusqu’à mettre fin à la performance.

Au début de la création du solo, j’avais demandé à Manuel de travailler la notion de virtuosité. Vu la petitesse du salon, lieu de la performance où nous étions en résidence de création, la notion de virtuosité a été grandement influencée par la contrainte d’espace. Plus la création avançait, plus le travail se concentrait sur certaines parties du corps, dans une approche très minimaliste, pour finalement s’attarder presque uniquement au visage. Nous trouvions que le silence du corps rendait le travail hermétique, c’est pourquoi des sons sortant de ma bouche ont été ajoutés dans la deuxième moitié de la pièce. Ils sont une porte d’entrée vers cette étrange tentative de communication que propose Trou.

En 2015, mon ami et artiste Xavier Malo me propose de participer à une formule de spectacle semblable à celle de Mandoline Hybride, et je décide de travailler à nouveau Trou (les beaux jours). Xavier me suggère de présenter ce solo sous la forme inusitée d’un appel Skype : les spectateurs et moi ne serions pas dans le même lieu et leur seul accès à ma performance serait via Skype. Nous parlons du fait que cette approche en exacerbera l’effet de déformation du visage, un élément crucial du solo, en plus de questionner la forme même de la performance jouant sur les modes du direct et du différé, sur l’idée d’une vidéo qui n’en est pas tout à fait une. M’intéressant à la vidéodanse et à ses multiples déclinaisons, je suis tout à fait emballée par sa proposition.

À la suite de ces deux expériences, j’ai présenté Trou (les beaux jours) au Festival international de Vidéo Danse de Bourgogne pour voir comment il s’inscrit dans ce contexte de diffusion, en proposant la forme de l’appel Skype. Dans ce texte, j’aimerais revenir sur des sujets abordés lors de la discussion avec le public qui a suivie la performance du 28 avril dernier : la mort, qui était le thème de l’édition 2016 du festival ; la représentation du féminin à l’écran ; l’enjeu de ce solo lorsqu’on l’envisage en tant que vidéodanse ; et enfin, ma recherche d’un état performatif quand je danse sur Skype. Cette discussion, ainsi que mes échanges avec Marisa et Franck, ont grandement alimenté ma réflexion sur ce solo, sur sa place dans mon parcours performatif.

EXTRAIT VIDEO –> cliquer ici

Danses macabres

Le solo Trou (les beaux jours) possède autant d’éléments propres à la vidéodanse qu’à la performance live. On le regarde sur un écran, et ce qu’on y observe n’est pas un enregistrement, mais bien une suite d’actions qui se déroulent au moment même où on les observe. Toutefois, ces actions sont décalées de quelques fractions de seconde, et ce détail devient primordial puisqu’il permet d’affirmer que ce que l’on croit observer en direct n’est nullement direct, puisque l’action est déjà passée au moment où on l’observe. L’action n’est plus là, vivante, elle fait déjà partie du passé, elle est morte. Les images d’une vidéodanse sont mortes aussi, mais elles ne prétendent pas au format live, contrairement à mon solo sur Skype. Puisque ce n’est pas un enregistrement, le solo partage avec le live la caractéristique d’être éphémère, et du coup, il n’atteint pas l’immortalité à laquelle accèdent les images enregistrées.

Trou (les beaux jours) est une tentative de communication, de rencontre. En utilisant Skype, un moyen technologique créé pour faciliter la communication, en détournant cet usage habituel, le solo souligne l’impossibilité d’une communication parfaite. Ce détournement ouvre également sur un questionnement quant aux véritables intentions de cette femme qui se présente à l’écran. Elle essaie, dans un langage difficile à décoder, de se livrer, d’exprimer qui elle est, de se présenter à nous ou peut-être à elle-même; d’affirmer qu’elle est vivante, que ce qu’elle exprime est une des multiples incarnations du vivant. Le solo exprime la vie, puisqu’il est en mouvance, puisqu’il est sensible, mais il exprime aussi la mort, puisqu’il n’arrive pas à ses fins, puisqu’une fois la communication coupée, il n’en restera rien. Il disparaît donc, n’existe plus. Les ratages technologiques sont aussi partie prenante de l’œuvre : avec la possibilité que l’image se fige ou que la communication coupe dû à une mauvaise connexion Skype, Trou emprunte aussi à la mort l’aspect effroyable des visages dont la fixité révèle l’absence de vie.

Être femme à l’écran

La gestuelle faciale de Trou (les beaux jours) rappelle certes le grotesque des représentations de visages cadavériques, rigides et déformés, mais elle offre du même coup une image étrange et inusitée du féminin à l’écran. À la télévision ou au cinéma, et même dans certaines vidéodanses, nous sommes souvent confrontés à une image clichée, standardisée de la femme, où le féminin est synonyme de beauté et de grâce. La femme est trop souvent objet, se laisse regarder par la caméra sans avoir d’emprise sur son environnement, sur sa destinée. Dans cette mer de propositions femme-objet, les images où elle est sujet, où elle est dans l’action plutôt que dans la (re)présentation sont rares et marginalisées.

Voilà peut-être ce qui explique en partie les qualificatifs proposés par les spectateurs après avoir assisté à ma performance : étrange, troublante, créant un malaise certain. Nous n’avons pas l’habitude de voir à l’écran une jolie femme faire des grimaces à en déformer son visage, et ainsi échapper, l’espace de quelques instants, à la conformité esthétique dominante. Nous n’avons pas l’habitude non plus d’entendre sortir de sa jolie bouche des sons inintelligibles. C’est comme si tout ce que le spectateur avait pu imaginer de l’histoire de cette jolie femme le premier instant qu’il l’aperçoit, tout ce qui est apparence, vole en éclat.

Quand je parle de Trou, j’utilise toujours la 3e personne du singulier pour parler de mes actions. Je «la» vois comme un personnage, ou comme une dimension jusqu’alors inconnue de ma propre personne. J’ai eu envie qu’elle se maquille, que ses cheveux soient relevés, qu’elle porte des vêtements qui démontrent un souci de bien paraître, pour que cela augmente le trouble du spectateur et qu’il questionne son comportement. Un paradoxe se révèle entre les actions maladroites de la protagoniste, ses vaines tentatives d’entrer en contact et la sérénité plastique de cette femme au premier coup d’œil.

Je ne prétends pas que Trou (les beaux jours) soit l’unique réponse aux représentations clichées de la femme à l’écran. Toutefois, à titre d’interprète et de femme, il m’est extrêmement libérateur d’offrir une telle performance : je suis entièrement dans le mouvement, dans la sensation, dans l’action. Le résultat visuel déforme mon visage, et m’enlaidit : cela ne se trouve pas au cœur de mes préoccupations au moment de la performance. Toute mon attention se pose sur les qualités formelles et théâtrales du solo. J’ai l’impression qu’ainsi j’exprime une des multiples facettes inconnues de la complexité d’être femme.

Cela devient une affirmation politique : il est possible d’être une femme à l’écran sans être soucieuse de son apparence, sans l’obligation de maintenir des standards esthétiques.

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PHOTO : PRISCILLA GUY

Une vidéodanse live

En tant qu’interprète, je m’intéresse à la vidéodanse et aux différences qui existent entre mon travail sur scène et mon travail devant la caméra. Selon mon expérience, Trou (les beaux jours) se trouve à la jonction de ces deux types de travail, mais certaines particularités du solo en font une performance d’une catégorie à part, nouvelle. Bien que je me sente partie prenante de la création, tant en vidéodanse que pour une création pour la scène, je considère mon rôle limité à celui d’interprète. Pour Trou, les rôles se décuplent : je suis interprète, mais aussi caméra-woman, puisque c’est moi qui manipule l’ordinateur et que je choisis ce qui est montré ou pas dans le cadre. Il n’y a aucun montage : le plan séquence se termine à la fin de l’appel, qui se termine avec la fin du solo. Finalement, je suis aussi responsable de la régie, puisque je suis seule chez moi à danser dans mon appartement, et qu’il n’y a personne pour régler un pépin technique. L’impression d’être entièrement responsable du bon déroulement de la performance me procure le sentiment de posséder plus d’emprise sur mon rôle d’interprète dans Trou, mais également dans les autres projets où je suis interprète.

Adrénaline

Je ne me suis jamais sentie aussi seule qu’en performant Trou (les beaux jours). Cette solitude que j’affectionne bien souvent, et qui me procure dans ce cas précis une sensation de liberté inégalée, apporte également un questionnement quant à mon rapport aux spectateurs. Puisque ma quête comme interprète en est une, principalement, de cette sensation unique d’adrénaline, d’un état de fébrilité et de dépassement de soi qui n’existe qu’en performance, je me demande comment retrouver cet état alors que les spectateurs sont de l’autre côté d’un océan ou dans un autre appartement. Je les vois très peu, flous ou pixelisés, comme des êtres anonymes dont je ne sens ni énergie ni les vibrations.

Je me sens à la fois toute puissante et vulnérable lorsque je m’assois devant mon ordinateur et que je débute l’appel Skype. Je suis consciente que je m’adresse à un public, mais je m’adresse surtout à moi-même, aux pulsations accélérées de mon rythme cardiaque, à ma respiration bruyante. Je pense aux actions que je dois poser, aux directives dont Manuel Roque et moi avons discuté, au silence de mon appartement. Je me dis que je pourrais arrêter de danser à tout moment, interrompre l’appel, mais que j’ai envie d’être là, devant mon ordinateur, à danser pour d’autres et pour moi.

Le phénomène de liberté et de responsabilité qui se produit chez moi lors de cette performance dépasse toutes les expériences de scène que j’ai pu vivre. Ma vie devient la scène, ma vie devient le film, car le solo s’invite chez moi, dans mon intimité. Je crois que cette forte opposition entre liberté et responsabilité crée un vertige. L’adrénaline, je la trouve dans ce vertige, le vertige du constat que tout ce que je fais dans ce solo est si important à mes yeux, et si vain, d’une certaine façon.

VIDEO DE LA DISCUSSION AVEC LE PUBLIC –> cliquer ici

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