CVS (2010) et The Web (2007) – ou la fausse liberté des mises en scène de soi sur internet

ENGLISH SUMMARY: Freya Björg Olafson’s CVS (Computer Vision Syndrome) and Alessandro Amaducci’s The Web transform a computer screen into a stage that manifests a syndrome, that is to say a sort of disease which, during the present internet era and proliferation of images to which we are exposed, becomes “viral” in both senses of the term (linked to pathology and the computer) : the desire to (re)shape our image in accordance with an ideal that images themselves build, and one that increasingly imposes itself on us…

CVS (Computer Vision Syndrome) de Freya Björg Olafson et The Web d’Alessandro Amaducci font d’un écran d’ordinateur une scène sur laquelle se manifeste un syndrome, c’est-à-dire une forme de maladie qui, à l’heure d’internet et de la multiplication des images auxquelles nous sommes exposés, est devenue « virale » dans les deux sens du terme (pathologique et informatique) : le désir de (re)façonner notre image selon un idéal que les images elles-mêmes construisent et, peu à peu, nous imposent.

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–> Lien vers CVS (2010)

Au début de CVS, la bande-son crachote, grésille comme si la connexion était rompue, le signal brouillé… C’est déjà de mauvais augure quant à la capacité d’internet de « connecter » les gens, de les relier. Manipulés par une souris, des dossiers se déplacent sur une page de bureau tels des coryphées d’un corps de ballet informatique : la souris devient en quelque sorte une chorégraphe virtuelle qui fait « danser » les documents dans l’espace de l’écran. Mais, c’est surtout l’idée de manipulation des images et de manipulation par les images que CVS va explorer.

Toute vêtue de noir, une femme à la longue chevelure brune apparaît : elle esquisse une série de mouvements qui ne semblent nullement nous être adressés. La danseuse n’expose ni son corps que sa tenue camoufle, ni son visage dont le spectateur n’apercevra que furtivement les traits puisqu’elle semble vouloir le masquer de ses cheveux. Sa danse, aux accents nettement introspectifs, n’est pas spectaculaire au sens où elle serait destinée à constituer un spectacle pour un public : la danseuse ne « performe » pas pour une caméra ou par rapport à des spectateurs auxquels elle ferait face.

A l’inverse, arrive une autre femme, une call-girl blonde très légèrement vêtue de blanc qui se trémousse, elle, frontalement à la caméra, clairement dans le but de séduire, d’aguicher et de flatter le regard – masculin – de ses spectateurs. Lui succéderont toute une série de femmes qui exécutent des danses lascives dont la similitude même trahit une norme sous-jacente, celle d’un érotisme convenu, lissé, « marketé » en vue d’être lucratif. En effet, les femmes qui apparaissent se suivent et se ressemblent : leurs mouvements sont « commercialement » sexuels et leur corps, stéréotypiquement glamour, se multiplient et se superposent bientôt à l’écran comme pour souligner leur uniformité. D’ailleurs, un message – « Click the link » – clignote de manière bien plus insistante que subliminale pour inviter le spectateur à aller plus avant dans la « consommation » de ce type d’image.

A l’arrière-plan, des vidéos youtube commencent à défiler qui, invariablement, montrent des hommes et des femmes exhibant fièrement leur corps musclés, sculptés à l’image des figures publicitaires photoshoppées auxquelles ils sont exposés quotidiennement sur ces mêmes plate-formes du web. Moins qu’un espace de dialogue et d’échange, internet apparaît ici comme l’arène d’un narcissisme exacerbé par le règne des images auxquelles il s’agit de se conformer.

A l’aspect répétitif et mécanique des mouvements des call-girls que le montage et les bruits électroniques et criards de la vidéo accentuent jusqu’à les rendre grotesques, s’opposent l’intégrité, la fluidité et le caractère organique des mouvements de la danseuse en noir. De même, la vitesse frénétique, accélérée au montage, du défilement des images youtube contraste avec la lenteur de sa chorégraphie. Deux types de corporéités, de mouvements et d’images de soi s’opposent ici : l’une personnelle (jusqu’au risque du solipsisme), l’autre régit par des conventions sociales et commerciales.

Peu à peu, quelque chose se détraque, l’image devient intermittente, se fige ou se brouille. L’ordinateur, saturé d’images, se dérègle et ne transmet bientôt plus que des codes informatiques, évacuant l’humain de l’écran. Tout se passe comme si la mission de mise en communauté des humains qu’aurait pu remplir internet avait échouée : moins qu’une plate-forme d’échange et de partage, internet semble ici devenu le lieu d’une addition stérile d’individualités qui ne cherchent qu’à promouvoir leur image. « Leur » image n’a d’ailleurs rien de bien personnelle puisque tous la façonnent ici à l’aune de représentations uniformes et normatives que véhiculent les médias et qu’ils ne font que reproduire. Seule la danseuse habillée de noir semble survivre à ce grand bug informatique ; elle qui n’a pas abdiqué sa singularité pour se conformer aux images attendues, aux figures imposées ; elle qui semblait moins emprisonnée dans l’écran et les images que glisser à leur surface.

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–> Liens vers The Web (2007)

Dans une perspective plus féministe semble-t-il, The Web multiplie à l’écran les images de femmes qui dansent lascivement devant leur web cam. L’écran est ainsi divisé en une multitude de petites fenêtres qui déclinent les même images de femmes exécutant les mêmes types de mouvements. Cette stratégie de split screen et de mise en parallèle des images rend criantes l’uniformité de cette pratique et sa paradoxale normativité. Le chaos sonore renforce d’ailleurs le caractère sordidement « cloné » de ces danses, le lissage des individualités au profit d’une reproduction des clichés. En effet, alors que l’on pourrait penser que ces femmes expriment librement leur sensualité, le fait qu’elles reproduisent toutes le même type de comportement et de gestes semble plutôt indiquer qu’elles se soumettent à une vision stéréotypée du désir et de l’érotisme. Elles semblent donc davantage être les victimes de clichés sur lesquels elles se calquent afin d’être « validées » par une société et un régime d’image patriarcaux qui attendent des femmes qu’elles répondent à certaines représentations et, en définitive, aux désirs des hommes. Ces mises en scène de soi, loin d’être une forme de liberté, se révèlent donc comme une forme de contrainte insidieuse, imposée par le regard masculin qui façonnent nos représentations et que les femmes elles-mêmes ont assimilé. D’ailleurs, les écrans ressemblent ici à des petites cellules voire à des cages qui ont bien quelque chose de carcéral et qui ne sont pas sans rappeler les vitrines dans lesquelles les prostituées d’Amsterdam s’offrent au regard des clients potentiels. Tout se passe pourtant comme si ces femmes croyaient exécuter librement l’attitude et les mouvements que les hommes attendent d’elles. Dans son célèbre article Visual Pleasure and Narrative Cinema (1975), Laura Mulvey soulignait comment les femmes étaient mises en scène par les hommes et pour leur plaisir visuel et érotique dans un système de production et de création cinématographique massivement dominé par les hommes. Ici, les femmes, ayant intégrées, absorbées ce point de vue masculin, se mettent elles-mêmes en scène pour flatter le regard des hommes dont elles attendent une forme de validation que seuls eux, par la position sociale et culturelle dont ils jouissent, sont à même de leur délivrer. Heureusement, cette vidéo de 2007 témoigne d’une évolution qui permet d’être optimiste puisque c’est un homme, ici, qui nous alerte sur ce phénomène et le dénonce.

Dans la suite de la vidéo, une femme arrive, avançant péniblement à quatre pattes sur l’écran. Le corps maigre et le teint blafard, elle semble « malade » de ce syndrome qu’évoquait déjà CVS : cette injonction des images dans une société encore dominée et ordonnée par le désir masculin qui impose aux femmes un certain comportement, un certain corps, un certain type de gestes, etc. Peu à peu, des sortes de barbelés électriques viennent enchaîner cette jeune femme à ces images comme pour suggérer qu’elle en est à la fois victime et prisonnière. L’étau de ces fils se resserrent tant que son corps se fige et commence à saigner. Les images, en particulier les représentations des femmes ici, ont ainsi du sang sur l’écran comme on dit que les coupables ont du sang sur les mains. Bientôt, le corps de la jeune femme se dissout, comme s’il était phagocyté de l’intérieur par les normes de ces représentations qu’elle a incorporées et qui la détruisent. La mise en scène de sa souffrance et de son anéantissement semble ainsi traduire la nocivité de ces images pour les femmes.

Ainsi CVS et The Web mettent en scène – et en garde contre – la fausse liberté d’expression que semble favoriser internet. Ces vidéos soulignent combien cet espace qui devrait être celui du dialogue fait le lit d’un narcissisme exacerbé, d’une sexualité commercialisée et d’une puissance renouvelée des clichés. Loin de favoriser une liberté d’expression comme on pourrait le penser, internet semble ici reproduire ad nauseam des images normées et normatives auxquelles les hommes et surtout les femmes semblent poussés à se soumettre.

Sophie Walon

Après avoir étudié la danse classique et contemporaine au CRR de Paris, Sophie Walon a intégré l’Ecole Normale Supérieure de Lyon où elle a obtenu un master en philosophie et en cinéma. Elle s’est ensuite spécialisée en esthétique du cinéma à l’université d’Oxford. Sophie Walon a aussi écrit de nombreux articles pour la rubrique cinéma du journal Le Monde et Le Monde.fr en 2011 et 2012. Depuis septembre 2012, elle est doctorante et chargée d’enseignements en études cinématographiques à l’École Normale Supérieure de Paris sous la direction de Jean-Loup Bourget (ENS Paris) et d’Isabelle Launay (Paris VIII). Ses recherches doctorales portent sur la vidéo-danse et en particulier sur les mises en scène du corps que le genre propose. Elle s’intéresse par ailleurs beaucoup au jeune cinéma français sur lequel elle a publié plusieurs articles.

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